Albert Michallon, « Buridan »
Du chirurgien du maquis du Grésivaudan à l’homme des Jeux olympiques de Grenoble
Dans l’histoire de la Résistance en Isère, certains noms sont indissociables des lieux où des hommes et des femmes ont choisi de servir, de combattre et de sauver des vies. Celui du docteur Albert MICHALLON appartient à cette mémoire.
Pendant la Seconde Guerre mondiale, le chirurgien grenoblois devient « BURIDAN ». Dans le maquis du Grésivaudan, au Pré de l’Arc puis aux Sept-Laux, il opère des blessés dans des conditions que l’on peine aujourd’hui à imaginer : matériel limité, instruments stérilisés dans l’eau bouillante, éclairage de fortune, anesthésie rudimentaire et nécessité permanente d’improviser.
Mais l’histoire d’Albert MICHALLON ne s’arrête pas à la Libération. Médecin, ancien résistant, maire de Grenoble puis président du Comité d’organisation des Jeux olympiques d’hiver de 1968, il traverse plusieurs chapitres majeurs de l’histoire grenobloise du XXe siècle.
8 juin, Grenoble
Albert avant « Buridan »
Albert MICHALLON naît à Grenoble le 8 juin 1912. Après ses études secondaires au lycée Champollion, il se dirige vers la médecine et poursuit sa formation à Lyon. Il est externe des hôpitaux en 1933 puis interne en 1935. Son parcours l’oriente rapidement vers la chirurgie.
Sa formation médicale s’accompagne d’une expérience militaire. Médecin sous-lieutenant de réserve, il effectue son service militaire comme chirurgien-assistant à Lyon. Mobilisé en 1939, il sert comme médecin et dirige une équipe chirurgicale au sein d’une ambulance légère.
Démobilisé en août 1940, il soutient sa thèse quelques jours plus tard puis s’installe à Grenoble comme chirurgien en décembre. Cette vie professionnelle, encore apparemment ordinaire, va bientôt basculer dans la clandestinité.
Sous l’Occupation
Quand Albert Michallon devient « Buridan »
Durant l’Occupation, Albert MICHALLON met progressivement ses compétences médicales au service de la Résistance. À Grenoble, il apporte notamment des soins clandestins à des réfugiés étrangers. Il participe également à la constitution et à l’acheminement de matériel sanitaire destiné aux groupes du maquis.
Des médicaments, pansements, instruments et autres fournitures sont récupérés grâce à différents soutiens. Sur l’itinéraire conduisant vers Allevard, certains de ces matériels peuvent être réceptionnés et dissimulés avant de rejoindre les maquisards.
Dans la clandestinité, Albert MICHALLON devient « BURIDAN ». Ce nom de combat figure encore aujourd’hui sur l’un des documents les plus importants conservés à son sujet : sa carte des Forces françaises de l’intérieur.
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Le document mentionne ses grades successifs de lieutenant médecin puis capitaine, ainsi que ses fonctions de médecin-chef du secteur 6 du Grésivaudan puis de médecin-chef chirurgien de l’Ambulance chirurgicale n° 2 à Briançon.
Roger Michallon
Deux frères dans la Résistance
Albert n’est pas le seul membre de la famille MICHALLON engagé dans la Résistance. Son frère Roger MICHALLON s’engage lui aussi dans l’Armée secrète et participe notamment aux événements liés à la Libération de Lyon.
Roger jouera également un rôle important dans la transmission de l’histoire de son frère. Des décennies plus tard, il mettra des documents familiaux à disposition de chercheurs travaillant sur Albert et sur la médecine dans le maquis du Grésivaudan.
Mémoire familiale. Selon le récit transmis par Jean-Louis MICHALLON, fils de Roger, Albert traversa avant son engagement une période personnelle difficile. Roger aurait alors contribué à lui redonner confiance et à lui rappeler ce que ses compétences de médecin pouvaient apporter aux autres. Cet épisode relève de la mémoire familiale et est présenté ici comme tel.
Cette relation entre les deux frères trouve aujourd’hui un prolongement particulier : une partie de la mémoire d’Albert nous parvient précisément grâce aux documents et aux souvenirs transmis par leurs descendants.
9 juin, Prabert
Le Pré de l’Arc : un hôpital dans le maquis
En juin 1944, BURIDAN rejoint le dispositif médical installé au Pré de l’Arc, sur les hauteurs de Prabert. Le 9 juin, il est nommé chirurgien-chef du secteur VI.
À ses côtés se trouvent notamment le docteur Ludovic CLIN, qui assure le service médical, et le sous-lieutenant ROBERT, étudiant en médecine, chargé notamment du matériel et de l’organisation.
Il n’existe évidemment rien qui ressemble à un bloc opératoire moderne. Dans son propre récit, intitulé La Chirurgie au maquis, Michallon décrit un chalet désaffecté, dépourvu d’éclairage, où l’eau disponible est froide.
Opérer avec presque rien
Lorsqu’un blessé atteint par balle arrive avec une importante lésion abdominale, il faut transformer le réfectoire en salle d’opération. Le sol est lavé, les caisses sont nettoyées, les instruments sont mis à bouillir et Michallon se prépare avec de l’eau préalablement chauffée.
CLIN assure l’anesthésie au chloroforme. Lorsque la nuit tombe, l’intervention doit continuer avec un éclairage de fortune. Michallon découvre du sang dans l’abdomen ainsi qu’une perforation intestinale. Il arrête l’hémorragie, suture l’intestin puis referme.
L’improvisation médicale ne s’arrête pas à l’opération.
Le lendemain, le blessé ne peut plus uriner et aucune sonde n’est disponible. L’équipe récupère alors des câbles électriques abandonnés, retire leur conducteur métallique, fait bouillir plusieurs petites gaines de caoutchouc et utilise l’une d’elles comme sonde. Malgré les complications, le blessé finit par récupérer.
Les témoignages de BURIDAN et de CLIN diffèrent sur quelques détails matériels, notamment l’éclairage utilisé. Ils concordent toutefois sur l’essentiel : une chirurgie lourde est pratiquée dans des conditions extrêmement rudimentaires grâce à la compétence des médecins, à l’improvisation et à l’entraide de toute l’équipe.
24 juillet, Sept-Laux
Les Sept-Laux : soigner en haute montagne
À la fin du mois de juillet 1944, le Pré de l’Arc est jugé trop exposé. Le 24 juillet commence le transfert de l’hôpital clandestin vers le plateau des Sept-Laux, au-dessus de Fond-de-France.
Les documents conservés ne donnent pas tous exactement la même altitude. Ils s’accordent cependant sur l’essentiel : l’équipe médicale travaille désormais à plus de 2 000 mètres d’altitude, dans un environnement montagnard difficile d’accès.
Les blessés et le matériel peuvent notamment être acheminés depuis Fond-de-France grâce à un téléphérique à bennes. Là-haut, le chalet devient refuge, infirmerie et salle d’opération.
Onze blessés en quelques heures
Un autre témoignage de BURIDAN permet de mesurer l’intensité de certaines journées. L’annonce de l’arrivée de blessés déclenche un véritable branle-bas de combat : la table d’opération est préparée, les instruments sont mis à bouillir et les locaux sont réorganisés.
Les blessés arrivent successivement par la benne. Ils seront onze au total. BURIDAN opère tandis que CLIN assure notamment les anesthésies. Les interventions se succèdent pendant des heures : amputations, traitement de blessures graves et transfusion pour tenter de sauver un enfant ayant perdu beaucoup de sang.
Le matériel est si limité que les instruments doivent être utilisés par roulement : pendant qu’une série sert au chirurgien, l’autre retourne dans l’eau bouillante. Les lits sont rapidement occupés et des secouristes venus d’Allevard participent à la surveillance des blessés.
Le témoignage de Michallon donne ainsi une mesure concrète de ce que signifiait « tenir un hôpital » dans le maquis : opérer, improviser, organiser et recommencer, parfois presque sans repos.
2 août, Allevard
Soigner sans distinction
L’hôpital clandestin n’accueille pas uniquement les combattants du maquis. Des civils y sont également soignés, notamment après le bombardement d’Allevard du 2 août 1944.
Un témoignage conservé dans le corpus raconte notamment la prise en charge de la femme d’un collaborateur local, grièvement blessée à la tête. Elle est conduite jusqu’aux Sept-Laux, où une intervention est pratiquée.
Quelques jours plus tard, la fille de ce même homme souffre d’une appendicite aiguë. Les médecins du maquis acceptent alors de descendre à Allevard afin de l’opérer.
Le témoignage original est écrit dans le langage très engagé de son époque. Au-delà de ce ton, l’épisode montre que la prise en charge médicale pouvait dépasser les appartenances et les oppositions du temps de guerre.
Michallon évoquera également après-guerre l’absence de distinction, dans son activité médicale clandestine, entre les blessés issus des différentes organisations de la Résistance.
Août, puis front des Alpes
La Libération n’est pas la fin du combat
Grenoble est libérée en août 1944. Pour BURIDAN et l’équipe médicale du maquis, la fin de l’occupation de la ville ne signifie pourtant pas la fin de la guerre.
L’hôpital des Sept-Laux continue de fonctionner, notamment pour accueillir des blessés venus de Maurienne. Michallon poursuit ensuite son service sur le front des Alpes.
Sa carte FFI conserve la trace de cette nouvelle étape : il devient médecin-chef chirurgien de l’Ambulance chirurgicale n° 2 à Briançon. Son activité se poursuit dans le Briançonnais, le Queyras et sur le front alpin.
Mai 1945 : grièvement blessé en Italie
Au début du mois de mai 1945, alors que la guerre en Europe touche à sa fin, l’ambulance dans laquelle se trouve Michallon saute sur une mine à Oulzio, en Italie. Il est très grièvement blessé.
Malgré ses blessures, son parcours médical militaire se poursuit encore avec l’installation d’un nouvel hôpital à Suze. Il ne sera finalement démobilisé qu’en décembre 1945, avant de reprendre ses activités civiles à Grenoble.
L’histoire de BURIDAN ne s’arrête donc pas aux chalets du Grésivaudan : elle se prolonge jusqu’aux derniers jours de la guerre sur le front des Alpes.
Après-guerre
Les traces du combattant
Après la guerre, plusieurs documents officiels attestent le parcours d’Albert MICHALLON dans la Résistance et les forces combattantes. Réunis, ils constituent aujourd’hui une partie importante des archives permettant de retracer son engagement.
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Médecin de la police
Le retour à Grenoble
Démobilisé, Albert MICHALLON reprend son activité de chirurgien à Grenoble. Sa vie professionnelle et son engagement public vont désormais se poursuivre dans une France revenue à la paix.
Une carte de service datée du 25 août 1949 le présente comme médecin départemental de la police. D’autres documents de la Direction générale de la Sûreté nationale attestent également son appartenance au service médical.
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Maire de Grenoble jusqu’en 1965
Albert Michallon, maire de Grenoble
Albert MICHALLON s’engage également dans la vie publique. Les archives familiales conservent notamment sa carte U.N.R. datée de 1959. Cette même année, il devient maire de Grenoble, fonction qu’il exerce jusqu’en 1965.
Le 7 octobre 1960, Grenoble reçoit le président de la République Charles de Gaulle lors de son déplacement dans la région. Les photographies conservées par la famille documentent plusieurs moments de cette visite officielle.
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Ces images offrent un contraste saisissant avec les archives de 1944 : seize ans après avoir vécu dans la clandestinité sous le nom de BURIDAN, Albert MICHALLON apparaît désormais dans l’exercice de ses fonctions municipales.
6 au 18 février
Grenoble 1968 : des maquis du Grésivaudan aux Jeux olympiques
Au début des années 1960, Grenoble connaît une forte transformation. Sous le mandat d’Albert MICHALLON, la ville porte sa candidature à l’organisation des Jeux olympiques d’hiver.
Le 28 janvier 1964, lors de la 62e session du Comité international olympique réunie à Innsbruck, Grenoble est sélectionnée pour accueillir les Xe Jeux olympiques d’hiver.
Albert MICHALLON est nommé président du Comité d’organisation des Jeux olympiques. Les cartes officielles conservées par la famille constituent un témoignage direct de cette fonction.
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6 février 1968 : l’ouverture des Jeux
Les Jeux se déroulent du 6 au 18 février 1968 et rassemblent 1 158 athlètes représentant 37 pays. Le 6 février, le président de la République Charles de Gaulle proclame officiellement l’ouverture des Jeux.
Cette photographie crée l’un des rapprochements les plus saisissants du parcours d’Albert MICHALLON : moins d’un quart de siècle après avoir opéré clandestinement dans les montagnes du Grésivaudan, BURIDAN est devenu le président du comité chargé d’organiser un événement suivi dans le monde entier.
Archives familiales
Décorations et reconnaissance
Les archives familiales conservent également un important ensemble de décorations et de médailles ayant appartenu à Albert MICHALLON. Elles témoignent des différentes dimensions de son parcours militaire, résistant, professionnel et public.
Afin de conserver la même exigence documentaire que pour le reste de cet article, nous ne proposons pas ici une identification exhaustive de chaque décoration sur la seule base de son apparence.
8 mars
1975 : la disparition d’Albert Michallon
Albert MICHALLON meurt à Grenoble le 8 mars 1975. Né le 8 juin 1912, il a alors 62 ans révolus.
Les hommages rendus après sa disparition montrent combien les différentes dimensions de son existence restent présentes dans les mémoires : le chirurgien, le résistant, l’homme public et le président du Comité d’organisation des Jeux olympiques.
Plusieurs de ses anciens compagnons insistent également sur sa fidélité durable à la mémoire de la Résistance et aux liens noués pendant la guerre.
Une précision documentaire : l’inscription funéraire porte « décédé le 8 mars 1975 à l’âge de 63 ans ». Né le 8 juin 1912, Albert MICHALLON avait en réalité 62 ans révolus au moment de son décès. Nous avons choisi de conserver les deux informations en distinguant l’inscription du calcul chronologique.
Mai, Haut-Bréda
Des Sept-Laux à la transmission d’aujourd’hui
Plus de quatre-vingts ans après les événements, cette histoire continue d’être transmise. Lors de la manifestation historique organisée par Beaufighter Crash Mémories dans le Haut-Bréda en mai 2025, une évocation de l’hôpital clandestin des Sept-Laux a ainsi permis au public de découvrir les conditions dans lesquelles travaillaient les médecins du maquis.
Sarah et Jean-Louis MICHALLON ont participé à cette transmission en reconstituant l’environnement de l’hôpital des Sept-Laux. Le rapprochement entre les documents originaux et cette présentation permet au visiteur de mieux comprendre une réalité difficile à saisir par le seul texte : une table sommaire, quelques instruments, du matériel médical et l’obligation permanente d’improviser.
Albert Michallon, de l’homme à la mémoire
Il serait réducteur de résumer Albert MICHALLON à une seule fonction ou à une seule période de son existence.
Derrière le maire de Grenoble et le président du Comité d’organisation des Jeux olympiques de 1968 se trouve d’abord le médecin. Et derrière le médecin apparaît, pendant les années les plus sombres, BURIDAN : celui qui transporte du matériel clandestinement, transforme un chalet en salle d’opération et poursuit son travail lorsque les instruments, l’électricité ou simplement le sommeil viennent à manquer.
Après le Pré de l’Arc et les Sept-Laux viennent Briançon, le front des Alpes puis l’Italie. Même grièvement blessé lorsque son ambulance saute sur une mine à quelques jours de la fin de la guerre en Europe, son parcours médical militaire se poursuit encore.
Puis BURIDAN redevient Albert MICHALLON. Il reprend la chirurgie et s’engage dans la vie publique. Les photographies de 1960 le montrent dans le cadre de ses fonctions municipales ; celles de 1968 le replacent au cœur de l’organisation des Jeux olympiques de Grenoble.
Les cartes, témoignages, photographies, décorations et archives conservés aujourd’hui permettent de relier ces différentes vies. C’est précisément là que commence le travail de mémoire : non pas transformer un homme en légende, mais retrouver, document après document, ce que les sources permettent réellement de raconter.
